une enquête à lire impérativement

Santé, Mensonges et Propagande

, par Patrice HARDOUIN

Le livre « Santé, Mensonges et Propagande » est véritablement l’ouvrage à lire pour tout intervenant dans les domaines de la Nutrition, de la Consommation et de la Santé.

En tant qu’enseignants de Biotechnologie nous sommes particulièrement sensibles à la pertinence des documents fournis aux élèves. Or, dans l’enquête très fouillée de Thierry SOUCCAR et Isabelle ROBARD (respectivement journaliste à « Sciences et Avenir » et avocate spécialisée en droit de la santé), nous découvrons que nombre d’ouvrages et publications officiels manquent sérieusement d’impartialité (lire également à ce sujet l’article : La Nutrition "Officielle" en France). Quelle n’est pas notre surprise d’apprendre que les « experts » qui ont commis l’ouvrage « La Santé vient en mangeant » sont en grande partie issus d’entreprises privées d’agro-alimentaire. Pas étonnant alors que l’on nous recommande officiellement de consommer des produits laitiers à tout moment de la journée alors que le bénéfice pour la santé est réellement loin d’être positif.

Personnellement, en commençant la lecture de l’ouvrage, je me suis posé la question suivante : « Vais-je devoir revoir tous mes cours de Biotechnologie afin d’en supprimer toutes les fausses idées glanées dans des documentations qui me semblaient sûres ? ». Et puis quelle honte de devoir aller voir ses amis pour leur annoncer que, finalement, j’avais véhiculé des informations erronées inventées par des « experts » bien peu scrupuleux (sauf en ce qui concerne leurs portefeuilles).

Finalement, tout n’est pas à jeter au sein du « Programme Nutrition Santé » lancé par le gouvernement. Il y a quand même des informations à garder notamment en ce qui concerne la consommation de fruits et légumes. Mais il faut tout de même se rendre à l’évidence (et les 360 pages de cette enquête sont là pour nous le démontrer) il faut diminuer les consommations de laitages et de glucides raffinés (comme le pain, le riz, les corn-flakes...) au bénéfice des céréales complètes et des graisses.

Ce sont des centaines de références bibliographiques qui ont été étudiées pour venir à bout de cette enquête et vraisemblablement des centaines de courriers envoyés aux organismes officiels afin d’obtenir des compléments d’informations. L’état des lieux des politiques de santé/nutrition qui est dépeint dans le livre est caractéristique d’un Etat où les intérêts privés (l’industrie agro-alimentaire) prévalent face aux intérêts du consommateur.

Vous pouvez lire des extraits de cet ouvrage ou consulter sa table des matières sur le site www.lanutrition.fr. De nombreux commentaires de spécialistes et personnalités sont également présents sur le site.

Santé, Mensonges et Propagande, éditions du Seuil, ISBN 2-02-057372-5, 19 €.

Questions posées à l’auteur, Thierry SOUCCAR :

Patrice HARDOUIN : Dans l’enseignement, on nous donne comme référence en matière de Nutrition l’ouvrage des « Apports Nutritionnels Conseillés » (ANC) élaboré par l’AFSSA (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments : www.afssa.fr). En lisant votre ouvrage j’ai enfin compris pourquoi il y avait autant d’incohérences entre les données de l’AFSSA et les publications scientifiques. Ce n’est donc pas que je ne savais pas lire les publications scientifiques mais bien qu’on me fournissait officiellement des informations fausses. Mais voici où je veux en venir : n’avez-vous pas peur que de nombreux lecteurs éventuels renoncent à lire votre livre en pensant trouver là une « nouvelle théorie du complot » ?

Thierry SOUCCAR : Il faut créditer l’Afssa d’avoir cherché, avec les « Apports Nutritionnels Conseillés » (ANC), à réaliser un document de synthèse des connaissances en nutrition. Le problème, c’est que l’héritage était lourd : jusqu’ici ces travaux de synthèse relevaient du CNERNA (Centre national d’Etudes et de recommandations sur la nutrition et l’alimentation)
et d’ailleurs l’édition 2000 des ANC a été initiée sous l’égide du CNERNA. Il y avait d’assez mauvaises habitudes au CNERNA. On n’y était guère regardant sur les « experts » et leurs liens éventuels. Au plus haut niveau du CNERNA, d’ailleurs, des liens étroits existaient avec l’industrie. On y manquait de vrais spécialistes. Et on avait la fâcheuse tendance à reproduire des recommandations déjà émises, en se contentant d’un lifting sommaire. Il suffit de lire le chapitre consacré au sodium dans l’édition de 1992 des ANC et le comparer à la mouture de 2000. Donc l’édition 2000 est sortie avec des contributions critiquables sur des nutriments-clés comme le sel ou les glucides ou le calcium ou les vitamines ou l’alimentation du sportif, à cause de ces mauvaises habitudes du passé. Et avec en revanche, des recommandations plutôt positives et audacieuses (on n’y était pas habitués !) sur les graisses et en particulier les oméga-3 grâce à l’apport de Serge Renaud ou de Philippe Legrand. Mais, globalement, loin de refléter les connaissances en nutrition, ce guide des ANC creusait, pour sa plus grande partie, les mêmes vieux sillons. Je pense que si les ANC étaient revus aujourd’hui, soit moins de 4 ans après leur sortie, on y lirait des choses très différentes, beaucoup plus proches de ce que contient « Santé, mensonges et propagande. » Car entre temps, un ménage discret mais réel a été pratiqué au sein de l’Afssa... Plus qu’un complot, nous avons voulu stigmatiser de mauvaises habitudes, l’appel systématique à des experts qui sont juge et partie, le dogmatisme de certains. Nous avons voulu donner à nos lecteurs des éléments de base pour comprendre la nutrition et surtout le goût d’exercer un regard critique sur ce qui leur est présenté comme vérité première.

P. H. : Pour les candidats au concours d’enseignement « PLP Biotechnologie Santé-Environnement », il y a une épreuve de Nutrition. Le seul ouvrage de référence pour ce concours reste les ANC de l’AFSSA. Quel conseil pouvez-vous donner aux futurs candidats voire aux formateurs IUFM à ce sujet ?

T. S. : Evidemment, je ne voudrais pas que notre livre soit à l’origine d’un échec à ce concours ! Mais enfin, peut-être est-il permis au détour de cette épreuve de rappeler que :

  1. La nutrition pas plus que la médecine n’est une science exacte (souvenons-nous des nouveaux-nés que l’on faisait dormir sur le ventre il n’y a pas si longtemps) ;
  2. Les recommandations alimentaires sont fortement imprégnées de l’arrière plan culturel et économique du pays qui les promulgue, indépendamment des réalités scientifiques. Par exemple, les recommandations françaises portent en priorité sur les céréales (pain, pommes de terre...) mais au Japon, l’accent est d’abord mis sur les algues, les dérivés du soja, les haricots germés, les champignons, les fruits et légumes. Et les Japonais ne s’en portent pas plus mal : ils ont même le record du monde de la longévité.

P. H. : Certains de nos élèves sont en CCF (Contrôle en Cours de Formation ou Contrôle Continu) ce qui nous permet de les évaluer nous-mêmes. Mais pour les autres élèves soumis à un contrôle ponctuel (certains BEP, Bac Pro ou Bac Techno) pouvons-nous envisager de leur enseigner des recommandations nutritionnelles qui n’ont pas été adoptées par l’Etat et donc certainement pas par l’ensemble des correcteurs ?

T. S. : Je suis incapable de répondre à cette question, n’ayant jamais enseigné. Il me semble toutefois que le rôle de l’enseignant est aussi d’éveiller l’esprit critique de ses élèves et les conduire au-delà du traditionnel bachotage. A ce sujet, je voudrais donner ici quelques chiffres. Il y a chaque année plus de 100 000 nouvelles études dans le domaine de la nutrition, ce qui en fait le premier secteur de publication des sciences de la vie. Plus de 99% de ces études ont été conduites en dehors de nos frontières (et la plupart aux Etats-Unis). L’Etat français est quasiment absent de la recherche en nutrition. Comment peut-il prétendre délivrer une information inattaquable alors que la plupart des travaux sont conduits à l’étranger mais qu’aucun expert étranger n’est amené à se prononcer dans les recommandations nationales ? Dans le domaine des vitamines, par exemple, nous n’avons pas un seul vrai spécialiste de la vitamine C, alors qu’aux Etats-Unis, au moins 5 chercheurs étudient cette vitamine depuis des décennies. Si l’Afssa les avait consultés, elle aurait sûrement évité d’écrire dans le guide des ANC des bêtises telles que « l’arrêt d’une supplémentation en vitamine C peut entraîner le scorbut. »

P. H. : Dans nos établissements scolaires nous sommes confrontés directement aux distributeurs de friandises et boissons gazeuses. Avec la nouvelle loi se profilent déjà des solutions pour satisfaire nos apprentis consommateurs (les élèves). Des entreprises ont proposé des distributeurs d’eaux aromatisées et de laitages. De plus on nous assure que seule la distribution automatisée est mise en cause, la vente « humaine » dans une cafèt reste donc possible au sein de nos établissements. Que pensez-vous de cette nouvelle loi sensée lutter contre l’obésité des jeunes ?

T. S. : Comme pour le tabac, la volonté politique n’y est pas. Il a fallu la mobilisation des spécialistes de nutrition pour faire reculer le Sénat sur les distributeurs. Je ne crois pas que des distributeurs de laitages soient plus désirables, mais ils seront identifiés comme tels par de nombreux « experts » en nutrition et les médecins qui se fient aux recommandations du PNNS, pour lequel les laitages sont quasi sanctifiés. En ce qui concerne les aliments sucrés, on oublie de dire que la plupart des céréales raffinées sont aussi néfastes, voire plus néfastes. Comme on oublie de dire que si les parents achètent des barres aux céréales et des céréales du petit déjeuner (cuites, sucrées et pleines de fer pro-oxydant) et des biscuits et gâteaux à leurs enfants, et si les enfants et les ados en redemandent, c’est qu’on leur a mis dans la tête, pouvoirs publics et nutritionnistes et industriels main dans la main, que les céréales sont des aliments-santé. La vraie bataille à mener est celle de la publicité à destination des enfants, mais aussi celle de l’étiquetage qui devrait préciser l’index glycémique (IG) ou insulinémique des aliments. Le PNNS a refusé de s’engager dans cette voie de l’IG en prétextant que les Français n’étaient pas capables de comprendre cette notion. C’est dommage.

P. H. : Les données scientifiques évoluent rapidement en matière de nutrition. D’une décennie à l’autre on nous dit tout et son contraire. Ne pensez-vous pas que les informations apportées dans votre ouvrage (et dans le « Guide pour Manger Sainement » de l’université de Harvard) seront bientôt remises en cause par de nouvelles découvertes et études ?

T. S. : Probablement, et c’est une bonne chose. Contrairement au PNNS et aux ANC qui se présentent comme gravées dans le marbre, nous avons conclu « Santé mensonges et propagande » en rappelant qu’il n’y a pas de vérité dans ce domaine, et nous espérons que nos lecteurs exerceront leur regard critique à notre endroit.

P. H. : Ne pensez-vous pas qu’il est un peu malsain d’entretenir l’idée que « la santé est dans l’assiette » et que l’on peux « se soigner en mangeant » ? Je connais de nombreux amis et collègues qui en ont assez qu’on leur serine ce refrain et dont l’objectif est de prendre du plaisir en s’alimentant. Ils n’ont pas envie de transformer leur repas en une cure pharmaceutique.

T. S. : Il est possible que le pouvoir réel des aliments ait été exagéré. On a entendu ces derniers mois dire qu’en mangeant des fruits et légumes on pourrait diviser par deux le risque de cancer, alors qu’en réalité le bénéfice semble plus proche de 10%. En revanche, je pense que l’assiette joue un rôle important sur le vieillissement, non pas trop par ce qu’elle contient de nutriments mais par la quantité de calories qu’elle apporte. Pour schématiser, plus on mange, plus on vieillit. Ceci n’est contesté par aucun spécialiste de biologie du vieillissement (il ne s’agit pas de nutritionnistes). Peut-être la nutrition sera-t-elle in fine phagocytée par la biologie du vieillissement pour se résumer à ceci : mangez ce que vous voulez, mais mangez-en peu ! C’en sera fini de la nouvelle caste des nutritionnistes. En ce qui me concerne, je pourrai m’adonner tranquillement à la peinture et au pilotage de mon Grumman Tiger.

P. H. : Après avoir lu cet ouvrage avec beaucoup d’intérêt, j’en ai racheté deux exemplaires. J’en ai offert un à ma soeur qui est professeur des écoles et qui a suivi une formation en IUT agro-alimentaire. L’autre je l’ai donné à mon père qui lit régulièrement des revues de vulgarisation scientifique (comme « Science et Avenir »). Estimez-vous que votre livre soit accessible à tous, y compris aux non-initiés étant donné la présence de termes scientifiques ?

T. S. : Les échos reçus jusqu’ici me laissent penser que « Santé, mensonges et propagande » est accessible à tous, même si l’on peut « zapper » certaines parties peut-être un peu techniques. Une lectrice m’a dit qu’elle avait « pris un cours de nutrition et de biologie », elle qui n’y connaissait rien auparavant.

P. H. : L’enquête se termine par un chapitre intitulé « Agissez ». Il se conclue par : « Ce livre n’aura servi à rien si, à votre tour, vous n’agissez pas. » et vous proposez un exemple de courrier à envoyer à nos dirigeants aux ministères. Pour ma part, je ne pense pas que j’écrirai de message aux ministres. Je pense qu’il est davantage de mon ressort de tenter de faire prendre conscience les enseignants et formateurs en Biotechnologies et Sciences de l’Alimentation. Mais n’avez-vous pas peur de rebuter certains lecteurs en incitant ainsi à l’engagement d’autant plus que la phrase utilisée est relativement culpabilisante ?

T. S. : Nous ne voulons pas que le livre soit un simple épiphénomène et que les mêmes comportements discutables se reproduisent à l’avenir. Pour cela, les politiques doivent être conscients que les consommateurs que nous sommes ont le regard sur eux. Je sais que le message du livre fait son chemin. Pour preuve, Isabelle Robard et moi-même avons été conviés à nous exprimer lors d’un colloque à l’Assemblée nationale. Et je sais que notre démarche, même si elle égratigne l’Afssa au passage, n’est pas vue d’un mauvais œil au sein de l’agence, car elle peut précipiter sa mutation vers plus de transparence, plus d’objectivité et plus d’efficacité, ce qui semble être le vœu de sa direction actuelle.

P.-S.

L’équipe de "Biotechno pour les Profs" remercie Thierry SOUCCAR d’avoir bien voulu répondre à nos questions avec toute la précision journalistique qui l’honore.